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Jean-Baptisite Frugier au violon.

Jean-Baptiste Frugier n’est pas habitué aux interviews, il s’y prête cependant de bonne grâce. Vous le croyez timide au prime abord, il fait preuve d’une présence à l’autre assez surprenante. A 31 ans, ce jeune musicien vit pleinement son parcours artistique original comme une expérience musicale du monde, une expérience qui le dispose au monde en même temps qu’elle incorpore le monde à lui-même. L’exploration spontanée des bords des voies que l’on considère en général comme négatives – telles que la non obtention du prix de violon au conservatoire, le refus soudain d’un travail alimentaire, l’incertitude du lendemain quand on est artiste – le ramène avec bonheur à l’étonnement philosophique. Il découvre peu à peu d’énigmatiques territoires en friche en lui, développant une sensibilité particulière qui fait écho au monde. L’écouter jouer du violon, l’écouter parler de sa musique avec des mots sensitifs, à la fois simples et denses, c’est rencontrer une véritable personnalité musicale.

A cinq ans, il entre au conservatoire d’Epinay sous Sénart, puis intègre le conservatoire national de région de Boulogne-Billancourt. Il obtient un prix de solfège, « jamais de violon », souligne-t-il, ce qui ne nous étonne pas dans le fond car, bien que violoniste virtuose, JB – comme on l’appelle – ne rentre pas dans les cadres conventionnels. Le rapport de JB à la musique se joue ailleurs. Il n’a pas choisi de faire du violon, c’est François, son frère aîné qui décide pour lui. Le choix de ce frère aîné protecteur s’avère juste. Le violon est l’instrument de JB, celui qu’il va explorer dans tous les genres musicaux possibles. Après dix années de violon classique qui demandent une formation assidue, extrêmement contraignante, l’adolescent se sent naturellement attiré par le jazz-manouche. Il ne saurait dire pourquoi. Django Reinhardt, Stephan Grappelli le font vibrer au plus haut point. « Ecouter c’est être tendu vers un sens possible, et donc, non immédiatement accessible », selon le philosophe Jean-Luc Nancy. JB écoute et écoute  durant des heures dès l’âge de 13 ans. Il entre au conservatoire d’Evry pour apprendre le jazz, joue rapidement du jazz-manouche. A l’écouter jouer, on peut se demander quelles configurations de forces se tiennent derrière ces sons ?  Il aurait un ancêtre yiddish de l’Est. On lui en a souvent parlé dans sa famille. Et quand il joue avec des Russes ou des Roumains, ils ont peine à croire qu’il est français tant sa façon de jouer n’est pas française. Quel est ce mystère ?… JB ne cherche pas à l’élucider. Quelque chose est là, en lui, qui le prend tout entier et qu’il exprime dans sa façon de jouer. « A-t-on remarqué à quel point la musique rend l’esprit libre ? », disait Nietzsche. JB ne cherche pas la vérité qui s’exprime à travers les paroles tant son violon parle pour lui. Il utilise des conditionnels, des adverbes d’approximation. Son discours ne manque pas d’humbles bémols. Sa famille maternelle « aurait » des racines en Europe de l’Est. Peut-être. On le dit. Son père, qu’il n’a pas vraiment connu, avait des origines arabo-andalouses. Il joue aussi la musique arabo-andalouse avec une âme tout orientale qui n’échappe à personne. Qu’importe… les mots peuvent tromper, les émotions venues de la musique ne mentent jamais. Plus encore, la musique révèle un monde en lui que l’œil ne saurait voir. Son archer dit la profonde rumeur de l’âme. Il la laisse monter, enfler, vibrer, se dissiper enfin dans la nuit du silence quand son violon se tait. Dans le jazz-manouche, dans la musique tzigane, dans la musique arabo-andalouse, JB donne à entendre « l’inouïe » de l’âme slave ou orientale qui déborde les frontières géographiques à travers le temps.

Mais, à côté du jazz-manouche, il poursuit l’étude du violon classique. Il est « cassé » par le système compétitif du conservatoire auquel il ne se résout pas. La musique est sa vie, cependant il n’obtient pas le prix de violon, et fait un brevet de technicien de la musique, pensant travailler dans une bibliothèque ou en tant que régisseur d’orchestre. A dix-huit ans, ayant le sentiment d’avoir un avenir musical bouché, il cherche un petit boulot. Un matin, il se présente dans un magasin de musique. Le patron le reçoit, prend un café avec lui. Au moment où il lui confirme que le poste est pour lui, JB ne sait pas pourquoi, mais, brusquement, il refuse le travail. En arrivant chez lui, le téléphone sonne de façon inattendue. On lui propose un poste de professeur de solfège, qui deviendra ensuite un poste de professeur de violon, activité qu’il a conservée jusqu’à aujourd’hui. A partir de là tout va s’enchaîner. JB se demande encore comment on peut être ainsi poussé par une force intérieure qui vous conduit là où vous devez aller et vous éloigne soudain des chemins qui ne sont pas les vôtres. Vous ne savez rien de ce qui vous attend. Vous ne « sentez » pas ce qui se présente. Vous avez besoin de gagner votre vie, et pourtant, quelque chose vous dit que votre destin est ailleurs. Vous n’en avez aucune certitude.  Et vous bifurquez.

Ensuite, un destin d’artiste est une affaire de rencontres. JB connaît Michèle Claude depuis longtemps, elle a été son professeur au conservatoire d’Epinay, elle y a été chef d’orchestre. Elle l’a vu évoluer et l’encourage à faire du jazz. C’est elle qui l’adresse au conservatoire d’Evry. Elle sentait quelque chose en lui qui ne s’était pas encore exprimé mais qui était là. Il y a eu aussi le lycée de Sèvres où il a fait ses études et qui l’a mis en contact avec le célèbre cabaret Raspoutine où il s’est intégré au monde russe. Il commençait à peine dans le métier, Michèle a donné son numéro de téléphone à l’une de ses amies qui cherchait un violoniste pour Hervé Vilar. Et le voilà embarqué pendant quatre ans comme musicien du chanteur, il fait les grandes salles de spectacle, les tournées à l’étranger et l’effet boule de neige s’ensuit. Parallèlement, il se produit au Raspoutine. L’expérience est très enrichissante. Les Russes jouent sans partition, JB développe son oreille et tout son sens musical du répertoire tzigane russe. Rapidement, il s’intègre, on ne le distingue pas des musiciens russes. Il aime improviser et passe là des moments intenses inoubliables. Russes, Roumains, Moldaves deviennent ses amis. On vient le chercher très souvent. Il se sent chez lui dans cette communauté. Un numéro de téléphone. Une autre rencontre. Une recommandation « j’ai entendu un violoniste super ! »… et JB se retrouve au sein d’un collectif de musiciens de l’Oise, le « jazz ‘n go » à jouer du jazz-manouche. Son calendrier se remplit. Il évolue alors dans des milieux différents. Il n’aimerait pas faire tout le temps la même musique, tout le temps les mêmes événements. Il passe d’un concert de cinq cents personnes à une soirée privée avec un grand bonheur. Il se définit comme un « VTT », un « Violon tout terrain », passant du jazz-manouche, au violon classique et à la musique arabo-andalouse. Il est à la fois très typé et très ouvert. Il n’a pas à gérer sa carrière, on vient le chercher la plupart du temps. Il évolue au sein de multiples réseaux. Son relationnel sympathique, simple, curieux de l’autre, sa capacité à se trouver naturellement bien dans des milieux qui ne sont pas les siens a priori, lui permettent de travailler régulièrement. Le montant des cachets varie selon le genre musical, la musique baroque étant de loin la mieux rémunérée, la mieux considérée aussi.

Il enregistre des disques qui se vendent plutôt bien mais les relations avec la maison de disques ne sont pas faciles. On ne sait jamais précisément combien de disques ont été vendus. Dernièrement, il vient d’enregistrer avec le groupe de Michèle Claude, un DVD Live de musique arabo-andalouse, diffusé par Harmonia Mundi, qui a beaucoup de succès. Michèle est une passionnée de musique arabo-andalouse ancienne, elle fait des recherches, se fait conseiller par un grand musicien syrien et cherche à faire rencontrer l’Orient et l’Occident à travers cette musique comme ils se rencontraient naturellement au XIIème siècle.

Les récompenses tombent, le Diapason d’Or, la trentième meilleure vente de la FNAC… JB se sent bien dans son « triangle » tzigane, manouche, oriental. Il aime la variété de l’expression de ces musiques, allant du rire aux larmes par des chemins sans cesse détournés, les émotions fortes qu’elles dégagent, la capacité d’improvisation qu’elles suscitent au-delà des moments très techniques, très vifs.

Il a composé de nombreux morceaux de musique, et souhaite maintenant unifier ce travail. Il écrit un thème quand il le sent, dans n’importe quel genre musical et conserve ensuite ses partitions.  Il réfléchit à travailler vraiment une œuvre de composition. Il va enregistrer, dans les semaines qui viennent, une œuvre pour quatre violons, « Tableaux mélancoliques ». Le temps est venu de se centrer davantage sur lui.  Car la musique est le lieu pour JB du tutoiement de l’Autre en lui, de cette altérité multiculturelle brassée, oubliée, vivante malgré tout en lui, qui se croise depuis des siècles. Cette altérité vibrante dont son violon fait monter les voix mêlées.  Maintenant qu’il a apprivoisé en jouant le point en lui à partir duquel il s’exprime, il va pouvoir se consacrer à  des compositions personnelles.

jb2Cette façon originale de faire de la musique est une façon de se désaccoutumer de tout ce que l’on croit être soi, et qui nous a été donné depuis le berceau. C’est un chemin vers ce qui nous porte au monde, vers la liberté d’être. Un chemin qui passe par l’étonnement de ce qui est en soi et qui se donne au monde,  par l’accueil en soi de l’altérité. Par le désir de partager la joie de vivre. Le violon de JB fait entrer le monde en nous, élargissant la conscience de notre moi, défrichant nos territoires les moins connus. Ceux qui résonnent on ne sait d’où, se font écho, dessinent des lignes floues dans notre imaginaire…

Survient alors la possibilité de l’inespéré.

 

Par Chantal Selva