159Une rencontre étonnante entre un jeune auteur et un journaliste de guerre.  Jeune étudiant de grande école d’ingénieur, Luc Missoum a participé à l’organisation d’une conférence de Karim Baïla, Grand reporter de guerre, récipiendaire du Prix Giovanni Falcone 2013. Fasciné par ce parcours atypique, il rencontre le journaliste, l’interviewe et me propose son manuscrit. Coup de cœur ! A la veille de son départ pour Boston, où il intègre le MIT, je le rencontre pour le faire s’exprimer sur son projet éditorial.

Chantal Selva : vous m’avez proposé d’écrire ce livre après avoir entendu la conférence du Prix Giovanni Falcone au Barreau de Paris, en septembre 2014. Un an après, nous publions votre livre. C’est votre premier livre. Qu’est-ce qui a provoqué en vous le désir d’écrire sur Karim Baïla ? Son univers semble bien loin du vôtre, non ?

Luc Missoum : je venais d’entrer à l’Ecole Centrale de Paris. C’était mon objectif depuis longtemps. J’avais travaillé dur pour réussir les concours d’ingénieur. Je voulais intégrer Centrale.  L’enseignement y est particulièrement varié, ouvert à la complexité du monde et à l’international. Les étudiants étrangers y sont légion, et nous avons l’opportunité d’être reçus dans les universités les plus prestigieuses à travers le globe. C’est une formation d’ingénieur et bien plus que cela : une formation à analyser et penser notre environnement pour le faire évoluer en innovant. Mais au-delà des concours, je me suis toujours interrogé sur ce que signifie réussir dans la vie. Le soir où j’ai entendu la conférence de Karim Baïla, j’ai été séduit par son parcours hors des sentiers battus, par son intelligence de la vie. Il vient des quartiers nord de Marseille qui sont tellement décriés, il a connu la violence au quotidien, la débrouille pour survivre, son parcours scolaire est chaotique… et pourtant il devient un grand journaliste, une signature de la prestigieuse agence CAPA. Passion pour la liberté d’expression, curiosité, goût de l’humain et détermination sont les ingrédients de sa réussite. Il apporte la preuve que la réussite scolaire n’est pas le seul chemin dans la vie. Je voulais faire passer ce message à mes copains de lycée, et finalement aux jeunes de ma génération.

Chantal Selva : Quel message précisément ?

Luc Missoum : Tout le monde est d’accord avec le fait que les temps sont durs pour la jeunesse aujourd’hui.  L’avenir est incertain, il n’est pas évident de s’y projeter. En tous cas, les médias nous rebattent les oreilles avec ça. C’est vrai, et en même temps, l’avenir est incertain par définition. Certes, la France est en crise profonde, les élites sont contestées, accusées d’être coupées de la réalité, occupées à préserver leurs intérêts, les politiques sont suspects, la finance gouverne le monde quoi que l’on fasse – le Prix Giovanni Falcone le montre bien -, la courbe du chômage est alarmante et refuse de s’inverser. Morosité, marasme, déprime, crise, crise, crise… Nous autres, jeunes, si nous n’avons pas de parents qui puissent assurer notre vie quotidienne, vivre dans l’insouciance de notre âge est difficile. C’est très injuste. Karim Baïla est l’exemple vivant que les difficultés sociales ne sont pas une fatalité. Il devient Grand reporter de guerre par nécessité, parce qu’il a faim. Il n’hésite pas à saisir les opportunités, à faire l’impossible pour s’en sortir. C’est courageux, et ça mérite d’être connu. Tellement de gens ont faim aujourd’hui ! Par ailleurs, il est un bel exemple de ce que la diversité apporte à la France.

Chantal Selva : vous êtes un défenseur de la diversité en France. En quoi assure-t-elle le devenir de notre pays ?

Luc Missoum : Oui, bien sûr ! Les jeunes sont du côté de la diversité. Mes parents ont des origines méditerranéennes, très brassées. Mes copains ont des origines diverses.  Avant de partir faire ma troisième année à l’international, je me pose la question de ce qui fait notre plus-value française. Quand je serai aux Etats-Unis, on dira de moi « Le Français ». Qu’est-ce que je renverrai de la France ? Le débat sur l’identité c’est l’arbre qui cache la forêt. On ferait mieux de se demander ce qui fait notre force ? Quels sont nos atouts français ? On dit que c’est l’innovation, la créativité, des savoir-faire de qualité ? Certainement, mais lorsqu’on a dit cela, on pense immédiatement à nos fers de lance, le luxe ou le nucléaire. Et pourtant, notre créativité ne se résume pas à cela. Le système D pour vivre – survivre pour beaucoup malheureusement – ça nous connaît. Nous bénéficions d’une riche mixité, qui nous offre une foule de modèles de réussites variés. Mais, nous avons ce travers très français de ne valoriser que les réussites qui passent par des diplômes. Pourtant, sans l’intelligence de la vie, un diplôme n’est qu’une feuille A4 que nous gardons soigneusement archivée dans un tiroir poussiéreux pour le reste de notre vie. L’intelligence de la vie est certainement ce que nous avons de plus français, et quand je dis français, je pense à toutes les populations qui se sont enracinées dans notre territoire, immigrés venus des quatre coins du monde depuis des générations. L’intelligence de la vie est le bien commun de toutes les populations qui partagent une communauté de destin, comme on dit, quelles que soient leurs origines géographiques et sociales. Notre système scolaire privilégie l’intelligence cognitive, c’est un leurre. Elle ne produit pas des modèles incarnés capables de nous éclairer. Pour mettre en lumière notre vie, son sens. Alors, où trouver les modèles capables de solliciter notre propre intelligence de la vie et nous donner l’envie de changer le monde ?

Chantal Selva : Karim Baïla vous a paru être l’un de ces modèles incarnés. C’est en effet un modèle d’intelligence créative dans des situations de crises extrêmes. A chacun de ses reportages, sa vie est en danger. Qu’est-ce qu’un jeune ingénieur – qui sera nécessairement confronté à d’autres crises –  pouvait bien apprendre d’un tel personnage, au demeurant très loin de ce que sera sa pratique professionnelle ?

Luc Missoum : La puissance de ses images, la façon assez unique dont il aborde des situations de guerre, de trafics d’armes, de drogues, de femmes, sa manière incroyable d’aller chercher l’information coûte que coûte sans jamais l’instrumentaliser, m’ont donné envie de creuser un peu la question. Peu importe nos métiers, l’important se joue dans l’art d’aborder la réalité du monde qui nous entoure afin de lui donner un sens, vrai, qui vient de soi et non pas téléguidé par ce que les médias veulent bien nous faire ingurgiter. Pas seulement les médias, mais aussi nos écoles, nos institutions, nos communautés de croyances politiques, sociales, philosophiques ou religieuses. La vérité est toujours au plus près des gens dès lors qu’ils peuvent s’exprimer librement. Or, rien n’est plus difficile. karim Baïla a réalisé de très nombreux reportages et enquêtes diffusés sur TF1, France 2, M6, Canal Plus. Lui, sait intuitivement libérer la parole vraie. Voilà ce que j’ai découvert. Mes entretiens avec lui pour écrire ce livre ont été une belle leçon de respect de l’autre et de courage. C’est fortifiant à mon âge, au moment où je m’apprête à partir à l’étranger.

Chantal Selva : vous avez cherché à définir la signature originale de Karim Baïla. Pourquoi avoir fait le détour par son enfance ?

Luc Missoum : J’ai souhaité faire un détour par son enfance, et même par l’arrivée de ses parents, Algériens venus de Bejaia, parce que c’est dans l’enfance que nous puisons la force de nos rêves, et que nous développons les valeurs qui font de nous des hommes ou des femmes. Par ailleurs, les noms maghrébins illustrent trop souvent les faits divers les plus sinistres, et aujourd’hui la menace djihadiste, il m’a semblé important de saluer le courage de ces familles immigrées qui ont construit la France dans le silence. Est-ce que Karim Baïla serait devenu ce Grand reporter sans l’héritage que ses parents lui ont légué ? Eux qui ont connu les difficultés de l’immigration, lui ont donné sans le savoir cette résilience vitale qui va lui permettre de sauver sa peau sous les bombes ?

Chantal Selva : Ce journaliste a toujours refusé d’être embedded, de suivre les événements en accompagnant l’armée sur place. C’est confronté à la guerre qu’il élabore sa méthode de journalisme très personnelle. Vous avez montré qu’il a fait ses meilleurs reportages de guerre, non pas par choix mais pour gagner sa vie. Les contraintes ont du bon et même dans un domaine que nous n’avons pas choisi, nous pouvons donner le meilleur de nous-mêmes. Son talent s’est exprimé de reportage en reportage. Il s’est confirmé dans ses enquêtes en immersion sur les sociétés criminelles en Europe, au Proche et Moyen Orient, sur fond de guerre et de pauvreté. En même temps que s’ouvrait à vous l’envers du décor, vous avez cherché à comprendre les ressorts intimes de ce talent. Vous écrivez : « Le voyage au bout de l’immersion journalistique de Karim Baïla nous raconte –autrement que par le raisonnement, la pensée traditionnelle – combien la vérité est complexe, jamais unique, et qu’elle est essentiellement humaine. L’universel est dans notre humanité. Avec sa façon d’être singulière et authentique, il soulève le voile d’une réalité invisible dans le concert des rapports de force qui régissent le monde ».

Luc Missoum : oui, j’ai tenté à travers ce livre de comprendre son approche singulière. Elle n’est pas académique – et certains le lui reprochent –  mais elle est tellement efficace ! Il incarne pour moi une haute idée du journalisme d’investigation. Pas de complaisance chez lui, pas de sensationnel pour le sensationnel, pas de prise de position idéologique, uniquement la recherche de la vérité au plus près des populations au cœur des conflits armés. Pas d’images choc non plus, qui induisent des ressentis tronqués. C’est un homme d’images inattendues, vivantes et de paroles libres. Il lève simplement le voile d’une réalité inconnue, afin de nous permettre de penser par nous-mêmes et de risquer nos propres interprétations. Sa signature journalistique a pour fondement le dialogue contradictoire, c’est la seule forme de dialogue qui garantit la démocratie. Si cette approche journalistique était plus courante, alors, nous, les jeunes, nous n’aurions plus peur de l’avenir.