Anne de Commines vit en poésie, qu’elle écrive du théâtre, des contes, des nouvelles, tout est poésie. Son rêve de petite fille ? Que tous les hommes soient poètes ! Elle cherche le vibrato des êtres, elle écrit des émotions aux endroits de leurs silences, de leurs blancs, de leurs hésitations. elle écrit ce qui fait œuvre chez l’autre à l’endroit où l’on s’y attend le moins.  Ses textes gouttent avec délice du petit nuage où elle a élu son domicile littéraire.

 

Anne de Commines – Je vais mettre en ligne trois textes : un conte intitulé « si j’étais un arbre, je serais un violon ».  C’est un conte pour des enfants de 10-11 ans, un peu dans l’atmosphère initiatique du Petit prince mais ça sera le seul pont avec ce texte. C’est l’histoire d’un enfant qui interroge un arbre et l’arbre lui répond que dans ses branches on taille des instruments de musique et que l’ensemble forme la vibration de l’amour et de la vie… ça devrait beaucoup te parler ! je pense que c’est bien pour le numérique. Après, je vais t’envoyer une pièce de théâtre qui s’appelle « je te veux nue ». Je l’aime beaucoup, elle n’a jamais été jouée. Et la troisième chose est un conte pour adultes qui s’appelle Nautilia. C’est l’histoire d’une femme –mais je ne veux pas trop en dévoiler – elle est chanteuse, elle voyage à travers le monde, rencontre des sages dans des déserts. Elle va dans l’oreille de Dionysos et rencontre une chanteuse lyrique qui crée avec sa voix une terre-copie dans l’univers au cas où la nôtre disparaîtrait.

Chantal Selva – Tu as raison, notre monde perd la tête, il vaut mieux en garder un copié-collé, au cas où ! Les bonnes choses demeurent malgré tout dans la vie. Il ne faudrait pas les perdre !  C’est une jolie image cette « terre-copie » ! Tout est de la poésie ?

AC – Ah !… mais tout ce que j’écris est de la poésie, même s’il s’agit de théâtre et contes, ce sont des œuvres poétiques.

CS – Comment te définis-tu en tant qu’écrivain ?

AC – Je me définis d’abord en tant que poète. C’est-à-dire que j’assemble « à l’intérieur de la langue », je cherche le vibrato des êtres, j’écris des émotions aux endroits de leurs silences, de leurs blancs, de leurs hésitations. Et je veux qu’ils se manifestent par un certain chant intérieur. Je fais également un travail d’écrivain, j’écris des biographies pour des personnes qui me le demandent… cela me permet de gagner ma vie…. Mais ce travail relève toujours un peu de la même chose, j’écris ce qui fait œuvre chez les autres… ce qui les meut et ce qui les émeut, mais surtout je fais le lien entre eux et leur moteur, ce qui les meut, leurs passions,  leurs passions inédites, leur voix basse, leurs hésitations à se manifester.  Eux me donnent une pâte d’eux-mêmes qui est un peu chaotique, et moi je restitue ce que ça compte d’âme et je fais des liens entre ce qu’ils écrivent, ce qu’ils aiment et ce qu’ils sont. A l’endroit où ils s’y attendent le moins évidemment. Ça c’est dans le cadre des biographies. Et quand j’écris de petites nouvelles, comme je suis en train de le faire en ce moment,  c’est toujours avec le même fil conducteur, j’essaie de faire monter une lumière de mes zones blanches. Quoi que j’écrive, c’est toujours un processus initiatique, de naissance et de transformation. Edouard Glissant dit quelque chose que j’ai retravaillé et qui devient  « Eduquons en nous le jour qui nous commence »

CS – Sur la scène littéraire aujourd’hui,  quels sont les auteurs qui te font vibrer et desquels tu peux te rapprocher aujourd’hui ?

AC – Quelqu’un que j’aime beaucoup, Alexis Léger –pas le St John Perse !  – qui a écrit « Maestria », il a une véritable envolée de plume. Je me reconnais dans l’ensemble assez peu dans la littérature contemporaine. IL y a un homme qui reste le Michel Audiard de la littérature, qui s’appelle Patrice Delbourg, une espèce de maître du jeu de mots, de la trouvaille, de la formule désespérée…

CS – Ce que l’on retrouve dans ton écriture ! Delbourg est  l’un des « papous » de l’émission de France-Culture, « Des papous dans la tête », un véritable jongleur de mots. Mais en même temps l’univers poétique de Patrice Delbourg est plus désespéré que le tien. L’anthologie de la poésie française (Larousse, 2007) dit de lui : « L’homme et l’œuvre sont caractéristiques d’une génération amère et désenchantée, ayant mal à son siècle, et qui éprouve une difficulté d’être qu’il faut affronter jour après nuit (…) C’est là une poésie au lyrisme lacéré, dont les mots s’alignent, forment un vers pour venir buter sur un blanc : interrogation, silence ? Chaque poème semble être un accouchement difficile ou la narration saccadée d’un témoin de son propre désarroi. » Rien de tel chez toi. Les jeux de mots, les mots déconstruits-reconstruits aussitôt dans un sens immédiat, se coulent dans un lyrisme lumineux où tout est fluide… la langue, les mots, le rythme, la ponctuation,  la petite musique des phrases… Chez toi, la poésie s’inscrit toujours dans un mouvement vers le haut.

AC – Oui, en effet, je remonte des archétypes vers la lumière… J’aime bien Philippe Djian, mais je ne le connais pas très bien. En fait, je lis peu d’auteurs contemporains. Je les lis mais je ne rentre pas dedans. Je demande à un romancier d’être poète, et je cherche des styles.  Or la littérature contemporaine en général n’est pas stylée, elle est parlée, elle est actuelle, elle vend le monde, elle se penche sur le monde, elle vend surtout du nombril, et moi, ce n’est pas du tout le monde qui m’intéresse, c’est l’onirique. J’aime Adolfo Bio Casarès, j’aime Borges, Cortázar, Alejo Carpentier. Je ne demande pas au monde de me restituer le piqué du réel. On est déjà trop collé au réel. Ce qui m’embarque, ce sont les gens qui donnent des suites au ciel. Bien sûr, je me fais de temps en temps des cures de Duras – comme en ce moment –  elle enfonce beaucoup de banalités qu’elle dit très bien, mais elle n’a rien dit de nouveau. Elle a des atmosphères… j’ai relu « La maladie de la mort », ça c’est un petit bijou. J’ai deux maîtres que sont Rilke et Saint-John Perse et je recherche cet univers. J’aime qu’il y ait un double fond, une âme qui guide la plume des écrivains.

CS – Comment parviens-tu à concilier ton univers littéraire poétique et la vie au quotidien ? Comment fais-tu la liaison ?

AC – (Rires). Je suis beaucoup dans ma bulle. Je me déconnecte totalement des médias, or c’est par ce canal que le monde s’égoutte sur nous. Je ne crois pas un instant à cette parole éclatée que représentent les médias, et du coup,  je m’en détache beaucoup trop. Je vis un peu sur mes nuages, et je les écoule comme faisait Butor quand il écrivait…

CS – Et pourtant écrire, c’est transformer… Comment le fait de vivre dans ta bulle peut-il avoir la capacité à transformer la vie ? Par quel biais y parviens-tu ?

AC – En travaillant sur moi et en m’observant moi-même, non pas en terme nombril que, mais en étant présente à moi-même et à l’autre… présente non pas à ce qu’il se passe pais à ce qui passe, à ce qui se communique.  Je suis plutôt quelqu’un d’intime, bien que j’aime beaucoup les espaces publiques et je suis très à l’aise dans les espaces publiques. Mais je veux à tout prix récolter du monde de l’intime. Or, le monde n’émane pas d’intime, sauf des individus…

CS – Je trouve au contraire que le monde est empreint d’intime, il n’y a pas d’extérieur sans intérieur. L’intime du monde est là à tous les instants, mais on le reçoit ou pas. Le rapport à l’intime habite le monde entier, les choses, les lieux, la nature,  pas uniquement les hommes. C’est une façon d’être au monde. L’être poétique justement se donne au cœur du monde. C’est là  où je fais le lien, peut-être plus que toi, entre l’univers poétique et l’univers sensible du monde. La poésie est dans le monde autant que dans les livres, dans des instants de la journée, dans des gestes que les gens peuvent avoir, dans l’imprévisible… Le poétique s’incarne dans les petites choses de la réalité et la rend supportable. Dans notre société, nous souffrons de vivre dans un rapport d’extériorité permanente qui fuit l’intime. Quelquefois au contraire, on est trop dans l’intime et pas assez en lien avec le monde extérieur. Cette  coupure devient pathologique.  Il faut donner de la dimension au singulier dans le tout et inversement, à l’intime dans l’extérieur et inversement. Le rapport de l’un à l’autre est enrichissant.

AC – C’est vrai… je crois que c’est justement là ma limite… mon insuffisance de lien avec le monde, à cause de cette trop grand quête de l’intime.

CS – Peut-être pas une limite… une limite circonscrit quelque chose de précis, or il y a le monde et la poésie. Toi tu es complètement dans le « vivre la poésie ».  C’est une autre démarche.  N’est pas poète qui veut ! Le processus du travail poétique est celui d’une plongée dans un temps intime et de sa lente remontée vers l’humain. Le quotidien du monde n’a pas vraiment sa place à ce moment-là. La poétique du quotidien est plus évidente pour des gens comme moi qui aiment la poésie mais n’en écrivent pas. Je la lis partout, je la vis, je la rêve,  je la goûte avec délices mais je ne la restitue pas comme toi à travers l’écrit.

AC – Oui, mais il y a un moment donné où il faut se préserver de la circularité des choses. Autrement on en arrive à se frotter aux limites de son propre style. Je suis à l’épreuve de mes limites, je m’exerce à en sortir.

CS – Je voudrais qu’on aborde maintenant tes processus de création, au plus fort de ton intimité littéraire. Quand tu écris un texte poétique, comment cela se passe-t-il en toi ? Quels mécanismes d’écriture développes-tu, consciemment ou pas ? Comment naissent-ils dans ton esprit ? Comment t’y mets-tu et comment travailles-tu pour faire aboutir l’œuvre ?

AC – il naît dans deux états. Un état mystique, d’abord, et un état de profonde proximité sensuelle avec une chose ou avec un être. Le conte poétique que j’écris en ce moment –« Le cabinet blanc » – est né en écoutant ma psy ! Les choses naissent comme ça… d’abord en pointillés…  je les mâture, mais pas comme un romancier. Je construis en écrivant. Je fais beaucoup de yoga. Là on nous dit « faites et vous saurez ! ». Je construis en écrivant, et c’est là que je me rends compte de là où je suis. Puis il y  a l’écriture pure, qui elle résulte justement de l’inspiration des états mystiques. C’est une inspiration archétypale, purement céleste, dont je me défais beaucoup aujourd’hui parce que je suis en train d’intégrer la terre, j’atterris et j’essaie de faire le lien, la synthèse, la jonction entre cette écriture célestoïdale et ses spires, et ma respiration terrestre. C’est terrible la vraie terre avec les vrais gens ! Mon travail sur terre, c’est de gagner ma vie, au sens d’itinéraire, de gagner ma terre. Donc l’œuvre mâture un moment dans ma tête jusqu’au point de l’écriture.

CS – Tu veux dire qu’à un moment la nécessité d’écrire s’impose ?

AC – Oui, il y a une nécessité et là je restaure en moi mon espace intime. Je ne saurais pas le nommer autrement. Un chemin confident dans lequel je descends et que j’exprime par des mots qui sont des conducteurs  sensitifs, comme il y a des métaux conducteurs. Je continue à construire en écrivant. Je me rends mieux compte de la zone que j’explore en travaillant.

CS– Comme dans l’art contemporain d’une manière générale. Je découvre où je vais en faisant. Quand tu es dans cette phase d’exploration, tu explores comment ? Avec quelles figures de style particulières, quel travail sur les mots, les rythmes ? Par exemple dans ton écriture, il y a une respiration énorme qui court le texte, quelque chose de vital qui secoue les mots, ou alors qui est très fluide au contraire, qui court partout dans ton texte. Il y a des mouvements très différents. On est emporté par le poétique, l’éthéré, le céleste et puis il y a des glissements par l’humour, des décalages,  des jeux de mots, des coupures de mots comme chez les surréalistes. Tes phrases roulent en nous comme des vagues d’évidence. Avec la même énergie. Il y a des glissements, oui… jamais de cassures.

AC – Oui, quand on découpe les mots, on découvre le sens et on dévoile ce sens. Lacan nous a appris cela.

CS – On sent ce jeu-là en permanence et du coup, on est emporté par ton écriture et on découvre quelque chose d’inattendu, quelque chose  de l’ordre d’un univers intime qui s’impose tout à coup, dont on ignorait qu’il existait et qui vient compléter le nôtre.

AC – Oui, c’est vrai. On a des styles différents toi et moi. Le tien est éthérisé aussi, j’ai lu ton roman, mais il est quand même plus infiniment relié à la terre et aux vrais gens. On sent que ce sont les vrais gens qui te font palpiter… moi, c’est les faux gens ! (rire)

CS – Ce ne sont pas les faux gens qui t’intéressent, c’est d’abord l’âme des gens. L’âme que tu fais monter dans la lumière à travers les mots. Disons que l’âme des gens m’intéresse autant que toi mais autrement…  à travers ce qu’ils sont, à travers ses jeux de cache-cache derrière nos masques, donc en lien avec le monde. Nos âmes palpitent derrière nos masques, elles se dévoilent de multiples façons… mais on ne sait pas regarder l’autre. On a peur. On est fermé sur soi au lieu d’être dans la réception, je dirais même dans le courage de l’autre.

AC – Quand je dis les faux gens c’est parce que je voudrais que les êtres humains soient tous poètes. Un peu comme une petite fille. Or les gens sont souvent coincés dans leurs egos, ils ne rejoignent pas leurs désirs, ils veulent exister justement parce qu’ils renoncent à leurs désirs – autrement ils existeraient tous simplement – Tout ça est lassant ! En même temps j’aime découvrir des êtres en transformation, en interrogation. C’est là que je puise  cette sensitivité propre à mon écriture. J’aime qu’ils touchent en eux des lucidités. C’est ce qui me plaît le plus chez un être. La lucidité qui se double de l’aptitude à rêver, aussi.  C’est quelque chose qui n’a rien à prouver au monde, qui a compris comment le monde fonctionne.

CS – Qu’est-ce qui fait que tu choisis à un moment une forme théâtrale, ou de poésie pure, ou un conte ? Comment te vient la forme ?

AC – D’abord, je dois honorer les commandes du metteur en scène François Boursier pour le théâtre. Il me commandite des textes depuis maintenant trois ans. Quand j’ai découvert l’univers du théâtre, j’ai découvert l’intérêt d’être dit  par des comédiens qui apportent leur touche à eux, qui déploient le texte et qui l’incarnent. Nos mots ont infiniment plus de poids lorsqu’ils sont dits, vécus, incarnés par un autre que lorsqu’ils sont couchés sur le papier. Ensuite, je ne réfléchis pas au temps quand j’écris. Les contes que je mets en ligne sur la plateforme ont vingt ans. Je ne réfléchis pas au pourquoi, l’idée coule sur moi, je la capte, je la fais mienne et je la traduis. Après je la développe tout à fait intentionnellement même si quand je commence un texte je ne sais pas forcément où il va me mener. Je suis sensible à ce que je ressens. Quand j’ai écrit « Femmes passées sous silence », j’ai d’abord lu des témoignages de femmes violées, battues, excisées, avortées. Ils sont devenus des poèmes, je ne savais pas où j’allais. J’en ai fait des chants.

CS – Justement, ce texte, « Femmes passées sous silence » a un point de départ dans l’horreur de la réalité. Qu’est-ce qui fait que tu la transformes en quelque chose de poétique ?

AC – Parce que je remonte dans les archétypes. Parce que je transforme les peurs des humains, et notamment, là, des hommes, en désirs. La peur n’est que l’inverse du désir, et c’est la même énergie. Je démontre que psychiquement les intentions sont bonnes mais que le terrain est perverti. Mais après qu’est-ce qui fait que le noir devient lumière ? Je ne sais pas. C’est une opération divine.

CS – Oui, une loi de la nature aussi. Quand le mal va jusqu’au bout de l’horreur, il finit par se tuer lui-même et se dissout dans son contraire qui peut enfin renaître. Et par ton travail sur les mots, sur les formes, sur l’écriture, tu pousses le mal dans ses retranchements et tu le transformes dans la lumière de la création. L’artiste est le porteur de lumière.

AC – oui, l’artiste est l’opérateur de la lumière.

CS – Quand les thèmes sont ceux de la mort, de l’horreur… le fait de leur donner ce traitement poétique produit une transformation de la violence en lumière, en force vitale, en désirs. C’est important de diffuser la création, de faire connaître car, ce qu’un individu fait sur le plan comportemental un autre individu est capable de le faire. Sans hiérarchie de valeur. Toi, tu es écrivain, tu le fais merveilleusement bien avec les mots. Mais chacun peut le faire avec son art à lui, l’important c’est la démarche. Quand on transforme par le faire, par l’imaginaire, par la création, on transforme la souffrance en vitalité. C’est le sens de la plateforme d’édition Et Si Un Jour. Le numérique permet d’œuvrer cette transformation du monde. Je pense aux jeunes par exemple… s’ils mettent en ligne des productions littéraires ou artistiques, qui nous surprennent, qui bousculent notre vision du monde,  nous devons faire preuve de tolérance et d’une capacité d’acceptation de ce qui n’est pas nous… dans la façon d’écrire une langue d’aujourd’hui qui leur appartient, ou de créer avec les moyens qui sont les leurs. S’ils rencontrent un public en face d’eux, on leur permet de transformer, de dépasser et de grandir sur le plan humain.

Quels sont actuellement tes projets d’écriture ?

AC – J’écris tous les jours.  Je prépare un recueil de nouvelles, dont « Le cabinet blanc ».  Et puis aussi une nouvelle onirico-policière. J’ai aussi une adaptation pour le théâtre du texte intitulé « Nous fils d’Eichmann » que François Boursier m’a demandée d’écrire et qui va être jouée en 2012 à Avignon par Jean-Claude Dreyfus.

Chaqntal Selva – Paris, 26 Octobre 2011