Edmond Tran, Deux mille ans et quelques

Par Chantal selva

 

Roman de société diront les uns, doublé d’un roman psychologique diront les autres, un peu à la Faulkner, où cinq personnages racontent, chacun à sa façon, la folle histoire qui les a réunis, eux que tout séparait dans la vie. Cinq voix de cette « génération jetable » d’aujourd’hui. Cinq jeunes qui cherchent à se protéger de la souffrance inhérente à la vie en constituant une « dream team » de la coke, hyper soudée et efficace, afin d’ouvrir la boîte de nuit la plus show-biz de Paris pour le fameux réveillon de l’an 2000.

Patrick, le fils de Français moyens, Youssef, le jeune Beur d’une cité de Sarcelles, Lamine le mannequin métis homosexuel, et Sébastien le fils de famille brillant autant que désabusé, se rencontrent au service militaire, dans le corps des parachutistes, tous les quatre mis au trou pour rébellion contre l’autorité. Le rêve d’une réussite immédiate, faite de paillettes et d’argent facile, masque leurs différences sociales. Arrive le cinquième personnage, la magnifique Candice en quête d’amour, dont tous sont amoureux, mais qui choisit d’aimer le plus incapable d’aimer parmi les quatre.

Et le récit commence, mené de façon alerte, sans compromis, vers une issue fatale et tellement logique. Edmond Tran a le sens du rythme, l’action se noue très vite. Chaque péripétie étant commentée par plusieurs personnages à la fois, le lecteur est conduit par un flux de conscience qui suspend tout jugement de valeur. C’est là le tour de force de l’écrivain. Car on les suit ces jeunes dans leur course folle, et on se reconnaît dans le miroir de notre société malade, celle que nous leur avons léguée sans réfléchir. Ce sont des dealers de coke, certes, de petits voyous provisoires, en quête de ce bonheur matériel que les adultes leur ont fait espérer. Mais ils ont quand même la fraîcheur, la simplicité, l’enthousiasme et l’énergie de la jeunesse. Bien que nourris de films d’action américains, ils sont incapables d’imaginer la perversité du jeu social, de sa loi silencieuse, qui les dépasse complètement. Des personnages descendant tout droit de Rimbaud en quelque sorte. L’un y perdra sa jambe d’ailleurs, comme Rimbaud.

Au cœur du récit, juste avant le début du dénouement, Lamine, le jeune mannequin métis, le plus en marge de la société, fait une remarque qui amène une pause dans le récit, un temps où le drame va se condenser, se tendre vers une issue d’une logique implacable, que les personnages, trop jeunes ne peuvent pas anticiper : « J’étais égoïste, c’était indéniable. Mais, avant trente ans, c’était une question de survie. A l’aube du troisième millénaire, l’égoïsme était devenu le préservatif de l’âme. Il fallait bien que les représentants de notre génération jetable apprennent à se protéger de la souffrance de la vie. Autrefois, on naissait pour mourir. Aujourd’hui, on venait au monde pour souffrir. Souffrir des maux de nos parents, de la solitude élevée au rang de règle de vie, du chômage et du SIDA. Pour nous, prendre des risques n’était plus l’apanage de la jeunesse. Cela ne voulait plus rien dire. Tout ce que nous avions toujours connu était risqué. Je ne voulais même pas prendre le risque du bonheur, trop certain que j’étais de le perdre. »

Edmond Tran n’est pas un moralisateur – et on apprécie – il décrit simplement, par petites touches incisives, à travers des dialogues vifs tel un scénario de cinéma, à travers des comportements quotidiens que nous ne remarquons même pas dans la réalité, tant la banalité devient une généralité. Mais il ne décrit pas avec la froideur d’un Flaubert et l’obsession de faire disparaître le narrateur. Si le narrateur s’efface en effet derrière les points de vue multiples, il reste présent à travers l’émotion contenue qui sous-tend le style en permanence. Si la langue française est par excellence la langue de la profondeur psychologique, l’auteur rompt avec la tradition littéraire française du roman psychologique par l’utilisation de phrases courtes, souples comme des ressorts.

Il s’inscrit plutôt dans la tradition anglo-saxonne du pragmatisme, d’une langue qui reste à la surface des faits, qui dit ce qui est sans chercher à interpréter. Et ça fonctionne bien.

C’est la confrontation des points de vue qui crée l’émotion. Finalement ces jeunes paumés représentent une équipe performante et spontanée, où chacun joue un rôle précis, où chacun connaît et respecte le rôle de l’autre. Image en négatif, ironique, d’une société qui dépense vainement des fortunes en formations de management et de communication… Mais ils se sont trompés de scénario, ils se croient dans une comédie quand ils sont dans un mauvais polar.

Seule Candice en prend conscience quand elle répond à Lamine dont les interrogations ne sont que des affirmations déguisées:

« – (Lamine) Quel mal y-t-il à essayer de s’en sortir dans une société où les cartes sont truquées ? demandai-je On a tout juste été un peu plus démerde que les autres, c’est tout. Quant à la coke, ce n’est pas l’héro. Nous n’avons pas été responsables de vies brisées et d’overdoses. Nous avons juste dépanné des consommateurs friqués pour nous permettre de réaliser un rêve. Des gouvernements entiers en font l’exploitation pour équilibrer leur balance extérieure. Combien de fois ces putains d’Américains donneurs de leçons ont-ils soutenu des trafiquants étatiques sous prétexte d’intérêts politiques ?

  • (Candice) Crois-tu que lancer une boîte de nuit grâce à de l’argent sale soit un si beau rêve ? m’interrogea-t-elle les yeux pleins de larmes.
  •  On a les rêves que nous donne la société dans laquelle on a grandi. »

La question du mal est posée l’air de rien (écriture contemporaine, on est loin de Gide ou de Sartre). Où est la morale de l’histoire en effet ? Mais la morale de la vie est là, dans ses fondements existentiels: à vouloir recevoir sans rien donner, ils vont se prendre la réalité en pleine figure, le rêve vire au cauchemar. Tragédie moderne où les héros sont nos voisins de palier, semblables à nous-mêmes, pétris de peur de vivre, de peur d’aimer, de « rôles de conserve » pour tenter de survivre. Mais tragédie quand même, au sens antique, où ceux qui ont voulu brûler leurs jeunes ailes à une lumière de strass artificiels, vont se retrouver à leur juste place à la fin du roman. Pas de larmes. Pas d’apitoiement.

Juste un constat. Et la vie continue… comme dans chaque roman d’Edmond Tran.

 

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Deux mille ans et quelques, Edmond Tran

Publibook, 2006

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