Bouchta Saïdoun vient de publier un récit autobiographique « Je voulais devenir un homme », texte incisif, concis, drôle, et pétri de la force de résilience de l’auteur.

Un enchaînement de scènes de vie pittoresques à la façon de Pagnol

Tout commence avec l’arrivée du grand-père dans les années cinquante, fuyant la misère en Algérie. Il s’installe dans le Var, se retrouve avec sa famille dans le grand camp Arena, bidonville aux portes de Marseille où Bouchta va naître au début des années 70. Il est le onzième d’une fratrie de douze enfants, six filles, six garçons. La famille s’installe enfin avec bonheur dans l’une des premières cités où familles d’immigrés et familles populaires sont réparties dans une espèce de mixité sociale naturelle. Chaque communauté découvre les us et coutumes des uns et des autres. S’ensuit une série de portraits saisissants, la mère en tout premier lieu, les sœurs mariées de force et prenant la fuite, l’imam Landolfli un Italien converti à l’Islam, un islam de paix et d’amour, qui éduque les petits au pied des tours du grand ensemble. Il y a les marchands ambulants, fournisseurs pittoresques de la cité, à crédit, venant encaisser le 5 du mois quand les allocations familiales sont payées. Il y a le juif de Constantine qui circoncit tous les enfants. On dit qu’il a de bons ciseaux, il était coiffeur en Algérie. Musulmans, juifs et catholiques respectent les différents rites avec tranquillité. Une certaine joie, un air de fête circule à travers les immeubles malgré les difficultés matérielles. La vie s’organise, les gardiens d’immeubles et la police de proximité régulent les tensions. Lorsque le gouvernement les supprime dans les années 80, la drogue gangraine la cité, faisant des ravages dans toutes les familles. Une autre époque surgit, celle des territoires oubliés de la République, comme l’a souvent démontré le journaliste Karim Baïla à travers ses enquêtes.

Il y a l’école aussi qui ne sait pas trop comment intégrer ces enfants immigrés, nés en France, qui écrivent formasie dans la dictée, parce qu’ils entendent leurs mères dire « va à la formasie, me chercher doliprane ». Les enseignants rencontrent les familles, découvrent la misère de leurs petits élèves. Beaucoup déploient leur énergie à les aider, malgré une absence de compréhension de la réalité par les autorités institutionnelles. « La culture maghrébine s’enracine dans les cités. Tous s’imaginent qu’ils vont pouvoir vivre entre eux, marier leurs filles au sein de leur communauté, et sauvegarder les traditions » souligne l’auteur. On se dit qu’on a vraiment raté quelque chose dans ces années-là par absence de vision politique et de projet sociétal.

Le terreau fertile de la comédie dans la tragédie

Après ces scénettes pagnolesques de la vie dans la cité de la Rose, le récit bascule petit à petit vers une réalité proche de l’enfer. L’enfant ne trouve pas sa place dans une famille où le père et les frères violents font la loi. Il a peur de la violence masculine, recherche l’amour de sa mère inaccessible, plongée dans les affres de la vie quotidienne. Faire manger ses enfants, bien les habiller pour aller à l’école, se battre avec les huissiers, courir après les filles qui ne veulent pas se marier dans la tradition, les garçons qui deviennent de petits délinquants, tout ce qui fait sa vie ordinaire relève d’un défi semblable à celui de Sisyphe. La mère est à la fois éprise de liberté, et obsédée par l’idée d’être le modèle de la femme respectant la tradition dans la cité. Le mariage de ses filles occupe toutes ses pensées. Mariage forcé, véritable viol institutionnel que Bouchta dénonce sans concession. A dix-huit ans, viendra le tour de l’auteur. Sa mère le marie de force pour le soigner de son homosexualité trop voyante. Par ruse et roublardise. Il est piégé. La Corrida de Francis Cabrel tourne en boucle dans sa tête. Il aurait donné n’importe quoi pour devenir un homme afin qu’on le laisse tranquille.

 

Une quête d’identité entre larmes et humour décapant

Dans cette famille déstructurée, l’enfant de six ans ne sait pas s’il est un garçon ou une fille. Aucun adulte ne lui apportera de réponse.  Sa mère le traite comme la meilleure fille qu’elle n’a pas eue, il espère en conquérir l’amour dont il manque tant. Tout appliqué à être cette bonne fille, ses frères le battent en retour. Il n’a pas de lit personnel, dormant dans le lit des uns et des autres. L’innommable se produit. L’écriture de Bouchta infuse une pudeur doublée d’une immense colère qui le travaille aujourd’hui encore. Fléau de la promiscuité familiale, l’inceste demeure un tabou. Chacun sait vaguement, chacun se tait. A onze ans, l’enfant maltraité fait une hémorragie mortelle. Il est hospitalisé dans un état critique. On le transfuge. Il est sauvé et contaminé par le sida.

La tragédie est posée, rapidement, comme pour dire et évacuer à la fois. Dire absolument cette souffrance enkystée au fond de soi. L’écriture est nerveuse, concise. Elle ne s’attarde jamais là où ça fait mal. Par un travail mémoriel, elle reconstruit ce gâteau de fête qu’il a dû inventer avec les tartines de misère que le destin lui a données. Car la vie est malgré tout une danse.  Et la magie opère.

Alternant des périodes de soumission au joug familial, de révoltes désespérées, de fugues et de compromis, il finit par s’assumer comme homosexuel, divorce, vit sa vie sans peur du regard des autres, mais l’image de soi est dévastée. L’humour le sauve. Les mots jonglent sur la page avec une dextérité étonnante. Il les détourne, les associe de façon inédite. Les éclats de rire ponctuent son style, les siens dans le texte, autant que les nôtres, lecteurs captivés. Ce récit autobiographique comporte la trame d’un scénario de film, tant l’écriture cinématographique marquée par l’oralité d’une langue du quotidien, les ellipses, les retournements, et la rapidité du rythme est une évidence.

Une écriture de l’entre-deux, signature du troisième genre ?

L’originalité du récit autobiographique de Bouchta Saïdoun réside également dans le fait qu’il décrit les souffrances infligées aux femmes de sa culture maghrébine à travers son regard d’homosexuel. Elles ne peuvent le faire, à la fois victimes et respectueuses de la tradition. Il ose dénoncer les maux de sa culture, avec sa sensibilité féminine et sa conscience d’homme. L’ambivalence signe l’écriture de l’auteur avec bonheur. Ecriture de l’entre-deux, elle apparaît comme la signature d’une écriture du troisième genre. Ni masculine, ni féminine, quelque part entre les deux, elle nous libère de nos stéréotypes. Elle donne la permission et du courage. Elle nous oblige à faire face à la part d’humanité en chacun d’entre nous. Comme pour Federíco Garcia Lorca, l’écriture est une arme chez Bouchta Saïdoun. Une arme de défense qui rassure et vous permet d’exister sans plus avoir peur.

Comme dans toute belle histoire, la chute est essentielle – surtout chez un conteur infatigable tel que Bouchta. La tragi-comédie déroulée sous nos yeux est celle d’une magnifique rédemption dont je vous laisse découvrir la fin. Ouf ! ça va mieux pour tout le monde !

Et pourtant, même remaniée par un humour décapant, cette belle leçon de vie rappelle que la lutte des violences faites aux femmes et aux enfants est une urgence partout dans le monde. La parole se libère, comme en témoigne le récit de Bouchta Saïdoun. On ne peut plus se satisfaire de savoir vaguement et se taire.

Par Chantal Selva